Les fonds communs gérés au niveau des pays, administrés par l’agence humanitaire des Nations Unies OCHA, ont déboursé plus d’un milliard de dollars américains pour 17 situations d’urgence à travers le monde l’année dernière. Près de la moitié de ces fonds a été allouée à des ONG internationales. Dans le but de rendre davantage de ressources disponibles pour les acteurs locaux et nationaux, Save the Children a annoncé en décembre qu’elle cesserait de soumettre des demandes à ces fonds d’OCHA à partir de janvier 2026, et a appelé d’autres organisations internationales à accepter d’en faire autant. À ce jour, aucune ne s’est manifestée.
De-Joseph Kakisingi, gynécologue en République démocratique du Congo, dit ne pas être surpris par l’absence de réactions, jusqu’à présent, des autres ONG internationales face à la décision de Save the Children. « Lorsque nous discutons avec elles, il est clair qu’elles ne sont pas prêtes à renoncer à cette opportunité », déclare-t-il à Development Today.
Anna Tazita Samuel, directrice exécutive de Women for Change au Soudan du Sud, exprime également sa désillusion. « Si dix autres grandes organisations pouvaient aussi quitter cet espace, je pense que l’impact serait considérable. Je souhaiterais même que les agences des Nations Unies soient les premières à déclarer que nous nous éloignons de la pratique consistant à capter les financements des fonds communs pays », affirme-t-elle.
Si toutes les ONG internationales se retiraient des fonds pays des Nations Unies, cela permettrait, en théorie, de libérer des centaines de millions de dollars au profit des organisations du Sud global.
Les promesses du Grand Bargain
La localisation – c’est-à-dire le transfert de pouvoir et de ressources par les acteurs internationaux – est un sujet de discussion depuis dix longues années. Dans le cadre du Grand Bargain, destiné à réformer le système humanitaire, les bailleurs et les organisations internationales se sont engagés en 2016 à porter à 25 % la part des financements destinée aux acteurs locaux et nationaux. Les progrès ont été lents, et le dernier rapport Global Humanitarian Assistance publié par l’organisme de recherche humanitaire ALNAP montre que la part du financement international allouée aux acteurs locaux et nationaux est passée de 8,7 % en 2023 à seulement 7,5 % en 2024. Les montants octroyés sous forme de financements directs sont encore plus faibles. « La réduction de l’aide humanitaire totale a touché de manière disproportionnée les acteurs locaux et nationaux », souligne le rapport.
Tant Kakisingi que Samuel ont participé à des discussions portant sur l’objectif de localisation fixé par le Grand Bargain.
Samuel exprime sa frustration face à la lenteur des avancées. « Dans de nombreux contextes, on parle de localisation, mais en pratique, on se contente de cocher des cases. C’est pour cela que, dix ans plus tard, nous en sommes toujours là aujourd’hui. Tout le monde cherche à rester pertinent dans le système… Même pour les organisations qui affirment avoir atteint les 25 %, il faut se demander si cela est réellement significatif. »
Dans les accords conclus avec des ONG internationales ou des agences des Nations Unies, les organisations sud-soudanaises ne perçoivent souvent pas de frais généraux et ignorent parfois même l’identité du bailleur, précise-t-elle. « La qualité du financement n’est tout simplement pas au rendez-vous. »
Bien que les agences internationales affirment leur engagement en faveur de la localisation, les organisations nationales au Soudan du Sud continuent, selon elle, d’être traitées comme de simples sous-traitants. « Vous n’avez pas le pouvoir de décider de l’utilisation des fonds. Concrètement, l’argent arrive et ce sont eux qui fixent les conditions : faites ceci, faites cela. Si je souhaite modifier une ligne budgétaire, je dois vous écrire, et c’est vous qui décidez à ma place. »
Samuel salue la décision de Save the Children de se retirer des fonds communs pays. « Je considère que c’est une démarche audacieuse. Nous parlons de créer de l’espace pour les acteurs locaux, d’élargir les opportunités, de renforcer et d’autonomiser », souligne-t-elle.
Un argument fréquemment avancé par les bailleurs est que les organisations du Sud global manqueraient de capacités pour gérer les ressources financières et prévenir la corruption. « Nous entendons ce discours en permanence. Mais il ne correspond pas à la réalité », affirme Kakisingi.
Directeur de l’ONG Santé et Développement, Kakisingi dirige également le Forum national de plus de 500 ONG humanitaires et de développement en République démocratique du Congo, le CONAFOHD. Il a travaillé pendant deux ans à l’hôpital de Panzi à Bukavu, fondé par le prix Nobel Denis Mukwege. « Nous comptons environ 100 organisations membres disposant d’un niveau de capacité élevé, ainsi qu’une vingtaine de grandes organisations présentant un niveau comparable à celui des ONG internationales », précise-t-il.
Kakisingi se félicite de la décision de Save the Children de ne plus solliciter les fonds communs pays des Nations Unies, une position que son réseau national, le CONAFOHD, défend depuis deux ans.
« Nous avons mené des discussions avec des ONG internationales, y compris Save the Children, autour des fonds communs pays des Nations Unies. Nous avons cherché à les convaincre de laisser ces mécanismes aux acteurs locaux, car ils constituent pratiquement la seule source de financement à laquelle nous ayons accès », explique-t-il. « Les ONG internationales devraient mobiliser des ressources dans leurs pays d’origine plutôt que de venir chercher des financements ici. Lorsqu’elles le font, elles entrent en concurrence directe avec les acteurs locaux. »
Un contexte de financement contraint
Comme indiqué précédemment, Development Today a contacté huit organisations figurant parmi les principaux bénéficiaires des fonds communs pays afin de savoir si elles comptaient suivre l’exemple de Save the Children et de connaître les montants reçus via ces fonds onusiens en 2025. Save the Children figurait parmi les plus importants bénéficiaires, avec 40 millions de dollars américains de subventions perçues l’année dernière.
Voici un résumé des réponses des huit ONG :
| Organisation | Millions USD* | Réaction à la décision de Save the Children |
| International Rescue Committee | 19 | « Convient que les acteurs locaux et nationaux devraient être les principaux bénéficiaires » de ces fonds de l’OCHA et examinera la question au cas par cas. |
| Danish Refugee Council | 18 | Les fonds communs pays de l’OCHA sont « un instrument humanitaire vital… le DRC ne suivra pas cette démarche ». |
| CARE | 12,2 | Respecte la décision de Save the Children. « CARE examine actuellement sa future implication… et appelle à ce que 70 à 100 % des fonds communs pays soient réservés aux ONG locales et nationales ». |
| Norwegian Refugee Council | 12 | « Nous estimons qu’il demeure important de maintenir un rôle pour les ONG internationales. » |
| Première Urgence | 11,3 | « Nous ne commentons pas les choix stratégiques des autres organisations. Nous avons pris note du message. » |
| Plan | NA | A pris connaissance de la décision de Save the Children, mais « n’est pas en mesure de commenter ». |
| Action Contre la Faim | NA | N’est pas encore en mesure de fournir une réponse. « Une révision stratégique est en cours, avec la localisation au cœur de notre réflexion et de notre modèle opérationnel ». |
| Oxfam | 8,5 | « Nous saluons l’initiative de Save the Children. Nous en discutons en interne, mais nous souhaitons prendre une décision éclairée. » |
Montants reçus des fonds communs pays des Nations Unies en 2025. Chiffres fournis par chaque organisation. NA = montant non communiqué.
Source : réponses à la demande d’information de Development Today (voir article complet).
Oxfam n’avait pas été en mesure de répondre plus tôt, mais a désormais transmis la réaction suivante : « Nous saluons l’initiative de Save the Children. Nous en discutons actuellement en interne, mais nous souhaitons prendre une décision éclairée », déclare à Development Today Marta Valdes García, directrice humanitaire d’Oxfam International.
Valdes indique que Save the Children a partagé son analyse avec Oxfam l’année dernière, au moment où l’organisation finalisait sa décision. Elle précise qu’Oxfam n’a pas encore tranché sur le fait de suivre ou non cette démarche, tout en se montrant favorable à l’initiative.
Oxfam et le financement de l’Ukraine
En 2025, Oxfam a reçu 8,5 millions de dollars américains des fonds communs pays des Nations Unies, un montant qui la place dans la tranche basse parmi les principales ONG internationales bénéficiaires de ces subventions. Cela représentait environ 4 % de l’ensemble des ressources humanitaires d’Oxfam.
Valdes explique que ce montant relativement limité s’explique notamment par le fait qu’Oxfam a décidé, dès le début de la crise humanitaire, de ne pas solliciter le fonds pour l’Ukraine, le plus important des 17 fonds communs pays des Nations Unies. « Nous n’y avons jamais postulé, car notre stratégie en Ukraine consiste à soutenir les partenaires locaux afin qu’ils accèdent directement aux ressources », précise-t-elle.
Dans ce sens, Oxfam a adopté une démarche similaire à celle de Save the Children, mais uniquement dans le contexte ukrainien.
Globalement, Oxfam a atteint l’objectif de localisation fixé par le Grand Bargain, affirme Valdes. « En effet, l’année dernière, nous étions autour de 26 %. » Il s’agit toutefois d’une moyenne mondiale, avec des variations importantes selon les pays.
Valdes souligne l’engagement d’Oxfam en faveur de la localisation, tout en insistant sur le fait que celle-ci va bien au-delà des fonds communs pays des Nations Unies. « Pour nous, l’agenda de la localisation est bien plus large. Il s’agit de la qualité du financement, de la manière dont nous établissons les partenariats et travaillons avec les partenaires — dans la conception des programmes, des réponses humanitaires et du plaidoyer —, des types de ressources que nous transférons aux partenaires. Il s’agit aussi de l’espace que nous laissons aux partenaires locaux dans les forums internationaux pour qu’ils puissent porter directement leurs voix, et de la manière dont nous les soutenons pour y accéder. »
Elle indique qu’Oxfam tire des enseignements de différents pays, où l’organisation adopte des approches variées en matière de localisation. « Nous restons engagés à maintenir le pourcentage du Grand Bargain et à explorer comment aller plus loin vers un véritable modèle de localisation », affirme-t-elle. « Nous devons tous réfléchir à nos rôles, à notre valeur ajoutée, et à la manière de renforcer les capacités, de mieux coordonner et de mieux collaborer ensemble. »
Alejandro Posada Bermudez, chercheur à l’ALNAP, salue lui aussi la décision de Save the Children. « Leur décision, ainsi que leur appel à ce que d’autres les rejoignent, constitue une approche extrêmement intéressante », estime-t-il, ajoutant que, si d’autres ne suivent pas, les structures d’incitation risquent de ne pas évoluer.
L’ALNAP plaide depuis longtemps pour une approche collective de la localisation. « Des initiatives isolées ou des projets pilotes ne suffisent pas à modifier les structures d’incitation qui constituent le principal obstacle à de nombreuses réformes nécessaires en matière de localisation et d’actions dirigées localement », explique-t-il.
Les coupes drastiques dans le financement américain, la disparition de l’USAID et les réductions opérées par d’autres bailleurs ont plongé le secteur dans une profonde instabilité. Un autre développement majeur est le Humanitarian Reset, lancé au début de l’année dernière par le Coordonnateur des secours d’urgence des Nations Unies, Tom Fletcher, dans le but de réformer et d’alléger le système humanitaire face aux réductions massives de l’aide. Cette initiative propose que 70 % des fonds communs pays des Nations Unies soient alloués aux acteurs locaux et nationaux (contre 54 % l’année précédente), et qu’un tiers de l’ensemble de l’aide humanitaire transite par ces fonds.
Se retirer ou rester ?
Posada estime que le Humanitarian Reset a suscité des interrogations existentielles parmi les ONG internationales quant à leur rôle au sein du secteur. Certaines pourraient s’éloigner de l’idée qu’elles ne sont que des redistributrices des financements des bailleurs. « Elles se demandent si cela signifie un retrait, ou bien une réinvention fondamentale de ce qu’elles sont et de ce qu’elles devraient être », explique-t-il.
Il précise qu’au cours de l’année écoulée, l’ALNAP — dont les membres incluent des agences de financement et des organisations humanitaires — a mené de nombreuses discussions avec des bailleurs et des organisations membres sur la manière d’équilibrer la re-priorisation du système humanitaire multilatéral avec une transition vers des financements plus localisés. Beaucoup se demandent ce que font les autres bailleurs, ajoute-t-il.
« Dans le contexte de ces coupes, les fonds communs pays des Nations Unies sont devenus un mécanisme susceptible de permettre aux bailleurs de concentrer leurs budgets restants sur la localisation tout en continuant à défendre le système multilatéral. C’est presque une solution discursive parfaite à ce débat ancien sur la possibilité de mettre en œuvre la localisation à travers le système multilatéral. »
Il avertit toutefois que ces fonds communs pays présentent des limites et que la centralisation de l’ensemble des financements dédiés à la localisation au sein d’un seul mécanisme comporte des risques. L’ALNAP a cartographié toute une série de nouveaux fonds locaux et d’intermédiaires locaux apparus ces dernières années dans des pays comme le Soudan, les Philippines ou le Myanmar. Selon Posada, nombre de ces mécanismes apportent des qualités différentes et ne se contentent pas d’être de simples alternatives aux fonctions remplies par les fonds des Nations Unies.
L’une des principales inquiétudes est que, si les bailleurs orientent toutes leurs ressources dites « localisées » vers les fonds communs pays des Nations Unies, il ne reste plus rien pour ces autres formes de financement mutualisé.
L’annonce du gouvernement américain selon laquelle il prévoit d’allouer, en 2026, 2 milliards de dollars américains à l’OCHA pour les fonds communs pays et le Fonds central d’intervention d’urgence (CERF) a ajouté un nouveau niveau de complexité. La répartition de ces fonds entre les deux mécanismes n’est pas encore connue, mais les fonds communs pays pourraient bien doubler de taille. Pour les acteurs internationaux encore hésitants quant à un éventuel retrait, cette augmentation soudaine des fonds communs pays des Nations Unies pourrait rendre l’alignement sur la position de Save the Children encore plus difficile.
Correction : Le commentaire de Marta Valdes García a été mis à jour afin de refléter le fait que, depuis le début de la crise humanitaire en Ukraine, Oxfam n’a pas sollicité le fonds commun pays des Nations Unies pour l’Ukraine, dans le cadre d’une stratégie visant à soutenir les acteurs locaux afin qu’ils accèdent directement aux financements.



