GOMA / KINSHASA. À l’approche de la Réunion Annuelle 2026 du Grand Bargain (Grand Compromis) et du Charter for Change, prévue les 19 et 20 octobre prochains à Genève, la République Démocratique du Congo (RDC) a harmonisé sa voix. À travers deux ateliers stratégiques majeurs, l’un interprovincial tenu à Goma les 16 et 17 juin, et l’autre national organisé à Kinshasa le 26 juin 2026 , le Groupe de Référence National (GRN-RDC) a validé une feuille de route commune. Le message des acteurs congolais est sans équivoque : il faut impérativement passer d’une simple « localisation financière » à une véritable « localisation décisionnelle ».
Sous le leadership de Florent Babi, Lead National du GRN-RDC, et avec l’appui technique d’Oxfam dans le cadre du programme « Transformation du Système Humanitaire au travers le Leadership Humanitaire Local (HST-LHL) » financé par les Pays-Bas, une large diversité de la société civile, du gouvernement, des agences onusiennes et des minorités s’est mobilisée pour dire stop aux dérives de la sous-traitance.

Dix ans après Istanbul : Le bilan mitigé du Grand Bargain en RDC
Initié en 2016 sous l’égide de l’ONU pour rendre l’aide humanitaire plus efficace et transparente, le Grand Bargain est entré dans sa phase 3.0 (2023-2026). Si la RDC fait partie des pays ayant bénéficié d’un « coup de pouce » politique mondial, la réalité du terrain reste marquée par de profonds déséquilibres.
Certes, des progrès notables ont été enregistrés ces deux dernières années. Environ 50 organisations nationales sont désormais directement éligibles aux fonds humanitaires. De plus, les mécanismes de consortiums ont permis à de plus petites structures d’accéder indirectement aux financements, tandis que les coûts indirects (overheads) commencent à être reconnus pour les structures locales.
Cependant, le cœur du problème demeure intact :

« Les financements restent largement affectés, rigides et majoritairement contrôlés par les acteurs internationaux », note le rapport de validation.
Les ONG locales dénoncent une relation de sous-traitance verticale en cascade par les ONG internationales (ONGI). À cela s’ajoute le désengagement de certains grands bailleurs internationaux et la réorientation des fonds mondiaux vers d’autres crises (Ukraine, Palestine) , asphyxiant un peu plus des structures locales déjà confrontées aux surcoûts logistiques liés à l’insécurité chronique dans l’Est du pays.
Les 5 commandements de la RDC pour le sommet de Genève

Pour mettre fin à ce déséquilibre, le GRN-RDC a formalisé cinq priorités stratégiques contraignantes qu’il portera en Suisse:
- La Localisation Décisionnelle : Mettre fin à l’influence jugée excessive des ONGI. Le GRN-RDC exige l’inclusion obligatoire et effective des acteurs locaux dans tous les processus de prise de décision stratégique et l’augmentation drastique des Co-Leads nationaux au sein des clusters.
- Un Financement Flexible et Direct : Les participants exigent une hausse substantielle des fonds flexibles, pluriannuels et non affectés, directement accessibles aux structures locales, afin de s’adapter aux besoins réels exprimés par les communautés à la base.
- La Redevabilité Communautaire Obligatoire : Toute intervention humanitaire en RDC devra désormais faire l’objet de consultations communautaires approfondies et documentées en amont, afin de s’assurer que les populations affectées soient actrices du cycle de projet.
- Un Partage Équitable des Risques : Actuellement, les exigences de conformité et d’audit imposées par les bailleurs sont jugées déconnectées des réalités du terrain. La RDC demande une gestion partagée des risques et un investissement massif dans le renforcement institutionnel durable des organisations locales.
- La Pérennisation des Groupes Nationaux de Référence (NRG) : Pour s’assurer que ces engagements mondiaux ne restent pas lettre morte, le GRN-RDC plaide pour que les plateformes nationales obtiennent deux sièges formels dans la gouvernance mondiale post-2026, ainsi qu’un budget de fonctionnement autonome.

L’Après-2026 : Vers un mécanisme national d’audit sans droit de veto
Se projetant déjà au-delà de 2026, les acteurs humanitaires congolais poussent pour une transformation radicale de l’architecture mondiale de l’aide.
Ils soutiennent l’idée d’un changement de nom du traité (proposant par exemple Global-Local Action Coalition ou Equitable Partnership Accord) pour acter une rupture définitive avec le schéma paternaliste du passé.
Plus ambitieux encore, le GRN-RDC propose de se transformer en un véritable « Ancrage National » de redevabilité.
Ce mécanisme procèderait à des examens conjoints par les pairs (ONG locales, ONGI, agences onusiennes, donateurs). Les rapports d’évaluation seraient publiés sans droit de veto d’aucun acteur international. De plus, le mécanisme inclurait des clauses strictes pour protéger les dirigeants d’ONG locales qui soulèvent des questions financières ou de gouvernance délicate.
À la veille de l’échéance du Grand Bargain 3.0, la RDC envoie un signal fort à la communauté internationale.
La délégation congolaise se rendra à Genève non pas pour solliciter des faveurs, mais pour exiger le respect des promesses de transparence et de transfert de pouvoir.
Comme le souligne la conclusion du rapport national : la réforme humanitaire mondiale ne pourra réussir qu’en convertissant enfin les promesses théoriques en réalités concrètes et tangibles sur le terrain.



