Face aux mouvements de population signalés autour de PS51, CONAFOHD appelle à une mobilisation communautaire anticipative immédiate
Dr.De-Joseph KAKISINGI
Depuis plusieurs semaines, nous alertons sur un risque précis : si nous n’arrêtons pas les chaînes de transmission en amont, Kisangani pourrait devenir un nouveau foyer majeur de l’épidémie et ouvrir de nouveaux corridors de propagation.
Aujourd’hui, les informations qui remontent du terrain rendent cette inquiétude plus pressante encore.
Des acteurs locaux signalent d’importants mouvements de population au départ de PS51, devenu un point particulièrement préoccupant dans la dynamique de l’épidémie. Une partie des habitants se dirigerait vers Wamba, tandis qu’une autre prendrait la direction de Kisangani, sur des axes où les mouvements de personnes restent difficiles à contrôler.
Selon ces mêmes remontées, le centre de PS51 serait en train de se vider rapidement. Des témoignages font également état, ces dernières semaines, de personnes décédées retrouvées sur certains axes ou dans des habitations abandonnées, dans un contexte où la suspicion d’Ebola est évoquée.
Ces informations doivent naturellement être vérifiées et consolidées par les mécanismes officiels de surveillance. Mais en matière d’épidémie, une alerte communautaire ne doit pas attendre de devenir une statistique officielle pour susciter l’anticipation.
Nous risquons de manquer les fenêtres d’action
Le problème est précisément là : nous risquons de manquer, les unes après les autres, les fenêtres qui permettent encore d’agir avant l’explosion des cas.
Nous avons d’abord manqué la ceinture communautaire.
Très tôt, nous avions proposé de créer autour des foyers affectés une ceinture communautaire de prévention.
L’approche était simple : ne pas attendre que le virus arrive à Kisangani, Wamba, Isiro ou dans d’autres zones exposées pour commencer à préparer les populations.
Il fallait :
- Identifier les corridors de mobilité ;
- Former les relais communautaires ;
- Préparer les structures sanitaires locales ;
- Renforcer les mécanismes d’alerte ;
- Travailler avec les leaders religieux et coutumiers ;
- Écouter les communautés ;
- Expliquer la maladie avant que les rumeurs ne le fassent.
Autrement dit : mettre une communauté préparée sur le chemin du virus.
Aujourd’hui, cette fenêtre s’est considérablement rétrécie.
Nous sommes en train de perdre le « temps communautaire » de l’épidémie
Le temps communautaire est cette période pendant laquelle le virus circule encore principalement dans les familles, les quartiers et les réseaux sociaux avant que toute son ampleur n’apparaisse dans les statistiques.
C’est le moment où :
- Quelqu’un développe une fièvre ;
- Une famille décide de consulter ou de cacher le malade ;
- Un décès survient ;
- Un corps est manipulé ;
- Un contact quitte son village ;
- Une rumeur apparaît ;
- Une population commence à croire ou à ne plus croire aux messages de la riposte.
C’est pendant cette période que quelques décisions communautaires peuvent encore empêcher des dizaines de transmissions.
Or, les témoignages qui nous parviennent font état d’une dégradation préoccupante de la confiance.
Des acteurs locaux rapportent que certaines populations n’adhèrent plus suffisamment aux messages de la riposte. Les rumeurs se multiplient. Les intervenants sont parfois soupçonnés.
À Wamba, une vidéo partagée par des acteurs locaux montrerait même l’incendie d’un établissement que certains habitants accusaient d’héberger des personnes venues, selon la rumeur, « apporter Ebola ».
Que cette perception soit infondée ne la rend pas moins dangereuse.
Une rumeur à laquelle une communauté croit devient une réalité opérationnelle pour la riposte.
Elle peut provoquer le refus des soins, la dissimulation des malades, l’hostilité envers les équipes et, finalement, davantage de transmission.
L’Intelligence Communautaire Anticipative doit devenir un outil de riposte
Les mouvements de population actuellement rapportés doivent nous amener à changer notre manière de réfléchir.
Il faut désormais poser des questions simples, mais déterminantes :
Où vont ces personnes ?
Par quels axes se déplacent-elles ?
Dans quelles familles seront-elles accueillies ?
Parmi elles, certaines ont-elles été en contact avec des cas suspects ou confirmés ?
Quels villages traverseront-elles ?
Quels centres de santé consulteront-elles si elles développent des symptômes ?
Quelles communautés doivent être préparées aujourd’hui, avant l’arrivée éventuelle d’un premier cas ?
C’est précisément ce que nous appelons l’Intelligence Communautaire Anticipative : utiliser les informations détenues par les communautés pour comprendre non seulement ce qui se passe aujourd’hui, mais surtout ce qui risque de se produire demain.
Il ne suffit plus de regarder uniquement la carte des cas confirmés.
Il faut également regarder la carte :
des mobilités, des perceptions, des rumeurs, des marchés, des familles, des routes et des comportements.
Derrière chaque statistique, il y a un visage
Il y a enfin quelque chose qui nous préoccupe profondément dans notre manière collective de vivre cette épidémie.
À mesure que les cas augmentent, nous finissons parfois par parler uniquement en chiffres :
tant de cas, tant de décès, tant de contacts, tant de zones affectées.
Pourtant, dans notre métier de médecin, nous avons parfois dû annoncer à une famille que nous n’avions pas pu sauver l’un des leurs.
Nous nous souvenons de ces visages.
Lorsque vous approchez, les proches se lèvent. Pendant quelques secondes, ils espèrent encore que vous venez leur annoncer une bonne nouvelle.
Puis viennent quelques mots :
« Nous n’avons pas pu le sauver. »
Et vous voyez immédiatement le visage changer.
L’espoir disparaît. La douleur arrive. Le silence. Les larmes. Parfois l’effondrement.
Lorsque nous lisons aujourd’hui une statistique annonçant de nouveaux décès d’Ebola, ce sont ces visages que nous voyons.
Un décès n’est jamais “1” dans une colonne.
C’est une personne, une famille, des enfants, des parents.
Une histoire qui vient de basculer.
Peut-être que si nous regardions chaque statistique de cette manière, notre rapport au temps changerait.
Nous accepterions moins facilement d’attendre.
Nous chercherions davantage ce qu’il est encore possible de faire différemment.
Il reste une fenêtre. Mais elle se referme.
Les mouvements de population rapportés autour de PS51 ne doivent pas seulement déclencher une surveillance supplémentaire.
Ils doivent provoquer une mobilisation communautaire anticipative immédiate sur les corridors concernés, particulièrement vers Wamba, Kisangani, Isiro et les autres zones de passage.
Il faut agir maintenant pour :
Identifier les mobilités et les contacts.
Préparer les communautés d’accueil.
Renforcer les relais communautaires et les structures sanitaires de première ligne.
Écouter, vérifier et traiter les rumeurs.
Associer réellement les organisations locales et les leaders communautaires.
Faire circuler l’information plus rapidement que la peur et la désinformation.
Nous avons longtemps répété qu’il fallait être plus rapides que le virus.
Mais être plus rapide ne signifie pas seulement transporter plus rapidement un échantillon, construire plus rapidement un CTE ou déployer plus rapidement une équipe.
Être plus rapide, c’est aussi anticiper l’endroit où le virus peut aller avant qu’il n’y arrive.
Écouter avant de compter
Nous ne pouvons pas continuer à attendre que les signaux communautaires deviennent des cas confirmés, puis que les cas deviennent des statistiques, puis que les statistiques deviennent suffisamment graves pour déclencher l’action.
Car lorsque nous en arrivons là, nous ne sommes plus dans l’anticipation.
Nous comptons déjà les conséquences de ce que nous n’avons pas su prévenir.
Il est encore temps de changer cette trajectoire.
Mais cette fois, il faut écouter les communautés avant que leurs alertes ne deviennent nos prochaines statistiques.
CONAFOHD appelle à une riposte qui anticipe, qui écoute et qui agit avec les communautés.
Parce que face à Ebola, chaque jour gagné dans la communauté peut signifier des transmissions évitées, des familles protégées et des vies sauvées.



