Depuis le Sommet mondial de l’humanitaire tenu à Istanbul en 2016, la communauté internationale s’est engagée à transformer en profondeur le système humanitaire mondial. Au cœur de cette réforme : la localisation de l’aide, avec un objectif clair et ambitieux — allouer au moins 25 % des financements humanitaires directement aux acteurs locaux et nationaux.
Près de dix ans plus tard, le constat reste préoccupant.
Des chiffres qui interpellent
En 2016, il était estimé que seulement 0,02 % des financements humanitaires globaux atteignaient effectivement les communautés affectées. Aujourd’hui, malgré les engagements successifs du Grand Bargain (1.0, 2.0, 3.0), cette proportion n’aurait progressé que jusqu’à environ 4 %.
À ce rythme, il faudrait près de 60 ans pour atteindre l’objectif initial de 25 %. Ce décalage flagrant entre les engagements et les résultats soulève une question fondamentale : le système humanitaire est-il réellement en train de se réformer, ou simplement de se réorganiser sur le papier ?
Des avancées structurelles… mais insuffisantes
Sur le plan institutionnel, des progrès sont à noter. Les organisations nationales sont aujourd’hui davantage représentées dans les espaces de coordination et de gouvernance humanitaire. Leur présence est reconnue et visible.
Cependant, être représenté ne signifie pas être écouté.
Dans la pratique, les décisions stratégiques et les allocations de ressources restent largement dominées par les acteurs internationaux. Des exemples concrets montrent que même lorsque des fonds importants, comme les 150 millions de dollars d’aide d’urgence alloués par certains bailleurs — sont mobilisés, ils sont majoritairement captés par les agences internationales, souvent sous prétexte d’un manque de capacité des acteurs locaux.
Cette perception est non seulement contestable, mais aussi contre-productive.
Les acteurs locaux : premiers répondants, dernières considérations
Les organisations nationales et locales sont pourtant les premières à intervenir en cas de crise. Elles disposent d’une connaissance fine du contexte, d’un accès direct aux communautés et d’une capacité d’adaptation rapide.
Si la notion de « capacité » se limite à des exigences administratives ou procédurales, alors le débat est biaisé. Mais si elle se mesure à l’impact réel, sauver des vies, répondre efficacement aux besoins, alors les acteurs locaux démontrent quotidiennement leur valeur et leur légitimité.
Le véritable enjeu n’est donc pas l’absence de capacité, mais le manque d’investissement durable dans le renforcement de ces capacités, malgré des décennies de présence des acteurs internationaux.
Un problème de gouvernance et de sincérité
Au-delà des chiffres, la question de la localisation révèle un problème plus profond : le déficit de volonté politique et de sincérité dans la mise en œuvre des engagements.
Deux leviers majeurs apparaissent essentiels pour inverser la tendance :
- Le leadership de l’État congolais
Le gouvernement doit jouer un rôle central dans la coordination et l’orientation de l’action humanitaire. Aucun acteur externe ne peut mieux comprendre ni mieux défendre les intérêts des populations congolaises. - Une réelle transparence et redevabilité des partenaires internationaux
Les bailleurs et les agences doivent traduire leurs engagements en actions concrètes, en transférant effectivement le pouvoir décisionnel et les ressources vers les acteurs locaux.
Passer des promesses aux actes
La localisation de l’aide humanitaire ne peut plus rester un slogan ou un engagement théorique. Elle doit devenir une réalité mesurable, visible et transformative.
La République démocratique du Congo, en tant que l’un des contextes humanitaires les plus complexes au monde, constitue un test décisif pour la crédibilité du système humanitaire international.
Sans une accélération significative des réformes, sans un transfert réel de pouvoir et de ressources, et sans une volonté sincère de changement, les objectifs du Grand Bargain risquent de rester hors de portée, au détriment des millions de personnes qui dépendent de cette aide pour survivre.



