1. Le rapport indique que le Congo est le seul pays à figurer sans interruption sur la liste des crises négligées au cours de la dernière décennie. Êtes-vous d’avis qu’il y a un manque de financement, d’engagement politique et d’attention médiatique à l’égard de cette crise, en particulier dans l’est de la République démocratique du Congo ?
Chaque matin, vous allumez la télévision. Vous écoutez la radio. Vous parcourez les réseaux sociaux. Et vous entendez parler du Soudan, de l’Ukraine, de Gaza, de l’Iran.
Mais le Congo ?
Le silence.
Un silence assourdissant qui, au fil du temps, est devenu presque normal.
Pourtant, regardons les faits.
La République démocratique du Congo traverse l’une des crises humanitaires les plus graves au monde. Plus de 7 millions de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, principalement dans les provinces de l’Est. Près de 25 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire. Dans plusieurs zones de l’est, près d’un enfant sur quatre souffre de malnutrition.
Ces chiffres devraient interpeller la conscience mondiale.
Et pourtant, cette crise reste largement absente des grands débats internationaux.
Le plus frappant est peut-être ce paradoxe : alors que plus de 25 millions de personnes ont besoin d’aide, le manque de ressources contraint souvent la communauté humanitaire à ne donner la priorité qu’aux quelque 7 millions de personnes les plus vulnérables. Et même pour ces 7 millions, les financements restent largement insuffisants. Certaines années, les plans de réponse n’ont été financés qu’à hauteur de 25 %, 30 % ou 40 %.
La question mérite donc d’être posée : pourquoi une crise d’une telle ampleur suscite-t-elle si peu d’attention ?
2. Quel est l’impact sur le quotidien des familles et des communautés ?
Une crise négligée est une crise qui perdure.
Lorsqu’une crise ne bénéficie ni de l’attention politique, ni des moyens nécessaires, ni d’une mobilisation suffisante, elle finit par s’ancrer dans le quotidien de la population. C’est précisément ce qui se passe dans l’est de la RDC depuis plusieurs décennies.
À force de vivre dans l’insécurité, les communautés finissent parfois par considérer l’anormal comme la norme. C’est sans doute l’une des conséquences les plus préoccupantes.
Cette crise est complexe car elle conjugue plusieurs crises qui s’aggravent mutuellement.
Il y a d’abord la crise sécuritaire. C’est le point de départ de nombreux autres problèmes. La violence armée entraîne des déplacements massifs de populations, des pertes en vies humaines, des violences sexuelles et une peur constante. Dans certaines zones, les habitants vivent dans l’incertitude de savoir s’ils seront encore chez eux le lendemain.
Vient ensuite la crise sanitaire. Lorsque l’insécurité bloque les routes et perturbe les chaînes d’approvisionnement, les médicaments n’arrivent plus. Les centres de santé fonctionnent difficilement ou cessent parfois leurs activités. Dans certains villages isolés, l’accès à des soins de qualité devient quasi impossible. Sans oublier les millions d’enfants privés d’école.
La troisième dimension est la crise nutritionnelle. De nombreuses familles ne peuvent plus accéder à leurs champs par crainte d’attaques, d’enlèvements ou de violences. Les récoltes diminuent, les marchés sont perturbés et se nourrir devient un défi quotidien.
Les enfants sont les premiers à en pâtir. Un enfant souffrant de malnutrition aujourd’hui en subira souvent les conséquences tout au long de sa vie.
Enfin, il faut ajouter la crise climatique. Les inondations, les glissements de terrain et les phénomènes météorologiques extrêmes frappent des communautés déjà fragilisées par les conflits. Dans certaines zones, des familles perdent leurs récoltes du jour au lendemain, alors qu’elles disposaient déjà de très peu de ressources pour survivre.
C’est cette accumulation de crises qui rend la situation si difficile pour le peuple congolais.
3. On compte plus de 6 millions de personnes déplacées en République démocratique du Congo. Ceux qui rentrent chez eux retrouvent souvent leurs maisons endommagées ou occupées, et leurs champs à l’abandon. Comment parviennent-ils à reconstruire leur vie ?
Le peuple congolais possède une qualité que connaissent bien tous ceux qui ont travaillé sur le terrain : une extraordinaire capacité de résilience.
Malgré des décennies de conflits, de déplacements de population ainsi que de pertes humaines et matérielles, les communautés continuent de se relever.
Lorsque les familles regagnent leurs villages, elles découvrent souvent des habitations détruites, des champs laissés en friche, des écoles endommagées et, parfois même, des biens occupés ou pillés. Beaucoup ont tout perdu.
Pourquoi ?
Parce que la première réponse humanitaire au Congo ne vient pas toujours de l’extérieur. Elle émane avant tout des communautés elles-mêmes.
Elle vient de familles qui accueillent des déplacés alors qu’elles possèdent déjà très peu. Elle vient de voisins qui partagent leurs récoltes. Elle vient de chefs communautaires, d’associations locales et d’organisations de proximité qui se mobilisent bien avant l’arrivée des acteurs internationaux.
Cette solidarité reste souvent invisible dans les statistiques, mais elle constitue l’un des piliers fondamentaux de la survie des populations.
Viennent ensuite les organisations locales, les ONG nationales, les réseaux communautaires et, bien entendu, les partenaires internationaux qui apportent un soutien indispensable.
Il est toutefois important de reconnaître une réalité : dans de nombreuses situations, ce sont les communautés congolaises qui répondent en premier aux besoins de leurs propres membres.
C’est cette force collective qui permet aux populations de reconstruire leur vie malgré les épreuves.
Le peuple congolais ne demande pas que l’on agisse à sa place. Il demande simplement à disposer des moyens nécessaires pour transformer sa résilience en un véritable relèvement.
4. Alors que le financement humanitaire n’atteignait même pas 30 % des besoins en 2025, quel a été l’impact sur la santé, la protection et l’aide alimentaire ?
L’impact est immense. Et je pense que le monde n’a pas encore pleinement conscience des conséquences de ce qui se passe.
En octobre dernier, lors d’une conférence sur la paix dans la région des Grands Lacs à Paris, j’ai tiré la sonnette d’alarme. J’ai déclaré que nous étions assis sur une bombe à retardement biologique.
À l’époque, certains ont peut-être trouvé cette formule excessive. Aujourd’hui, malheureusement, les faits nous donnent raison.
Pourquoi ?
Parce que, depuis des années, une grande partie du système de santé congolais fonctionne grâce au soutien de partenaires internationaux. Dans certaines zones, plus de 80 % des services dépendaient, directement ou indirectement, de financements extérieurs.
Lorsque ces financements sont soudainement réduits, ce ne sont pas seulement des lignes budgétaires qui disparaissent ; ce sont des vies qui sont mises en danger.
Les programmes de lutte contre le VIH sont touchés. Ceux contre la tuberculose et le paludisme le sont aussi. Les campagnes de vaccination ralentissent. Les chaînes d’approvisionnement s’affaiblissent.
Et les conséquences sont immédiates.
Des maladies que nous avions réussi à maîtriser réapparaissent. Les interruptions de traitement favorisent l’émergence de résistances. Les populations les plus pauvres renoncent aux soins, faute d’accès aux services.
Mais au-delà des grandes statistiques, il existe des réalités choquantes.
Aujourd’hui, dans certaines structures, on manque parfois de médicaments essentiels coûtant moins d’un dollar. Je pense notamment à l’ocytocine, qui permet de prévenir les hémorragies post-partum. Sans ce médicament, des femmes meurent. Des enfants perdent leur mère. Des familles sont brisées.
Au XXIe siècle, personne ne devrait mourir parce qu’un médicament à moins d’un dollar n’est pas disponible.
L’impact touche également la protection. Les survivantes de violences sexuelles ont moins accès aux services spécialisés. Les enfants vulnérables sont moins soutenus. Les mécanismes communautaires de protection s’affaiblissent.
On observe la même réalité en matière de sécurité alimentaire. Les ressources s’amenuisent alors que les besoins explosent. Les programmes alimentaires sont réduits au moment même où les déplacements de population augmentent et où l’accès aux terres agricoles devient plus difficile.
Ce qui m’inquiète, c’est que nous considérons encore cette situation comme un problème congolais.
Ce n’est pas seulement un problème congolais.
Dans un monde où les populations se déplacent et où les maladies franchissent les frontières en quelques heures, l’affaiblissement des systèmes de santé dans une région aussi vaste que la RDC engendre des risques qui dépassent largement nos frontières.
Lorsque je parle de « bombe à retardement biologique », je ne cherche pas à provoquer. Je tente simplement d’alerter sur une réalité que nous constatons déjà sur le terrain.
5. Diriez-vous que l’épidémie actuelle d’Ebola est le fruit d’une négligence ? Comment évaluez-vous la situation ?
Je pense que la résurgence actuelle d’Ebola est l’une des conséquences d’un relâchement de la vigilance et d’une baisse des investissements dans la surveillance sanitaire.
Lors des épidémies précédentes, des mécanismes importants avaient été mis en place : des réseaux de surveillance communautaire, des équipes d’alerte précoce et des systèmes capables de détecter rapidement les premiers cas.
Mais lorsque les financements diminuent, des choix s’imposent. Et malheureusement, les risques qui ne sont pas immédiatement visibles sont souvent les premiers sacrifiés.
Ebola fait partie de ces risques.
J’ai parlé de bombe à retardement biologique. Aujourd’hui, nous assistons à l’une de ses premières explosions.
Et je crains que ce ne soit pas la dernière.
Car si l’on observe cette région, Ebola n’est pas le seul problème. Il y a aussi le choléra, la rougeole, la malnutrition… autant de maladies qui profitent de l’affaiblissement du système de santé et de conditions de vie extrêmement précaires.
Mais au-delà de la question médicale, je pense qu’il faut avoir l’honnêteté de reconnaître une faiblesse récurrente dans nos interventions.
Nous investissons beaucoup dans les centres de traitement, les laboratoires et les équipements médicaux. Tout cela est essentiel.
Mais nous investissons encore trop peu dans le travail communautaire.
Or, Ebola ne se combat pas uniquement dans les centres de traitement. La lutte contre Ebola se joue d’abord dans les villages, au sein des familles et dans les comportements du quotidien.
La chaîne de transmission est rompue lorsque les communautés comprennent la maladie, participent à la surveillance, signalent rapidement les cas suspects et s’impliquent dans la réponse.
Encore aujourd’hui, dans certaines zones, Ebola suscite la méfiance. Certains y voient une invention, un complot ou une maladie apportée par des étrangers. Pourquoi ? Parce que l’on voit arriver des avions, des véhicules et des experts venus de loin, sans toujours prendre le temps nécessaire pour écouter les communautés et bâtir la réponse avec elles.
C’est là que les organisations locales jouent un rôle irremplaçable.
Ils vivent au sein de ces communautés. Ils parlent les langues locales. Ils connaissent les leaders d’opinion. Ils comprennent les craintes, les croyances et les réalités du terrain.
Personne n’est mieux placé qu’eux pour transformer les communautés : passer du statut de simples bénéficiaires à celui de véritables acteurs de la prévention.
C’est tout le sens de la localisation de l’aide humanitaire.
Pour vaincre Ebola durablement, nous avons besoin de centres de traitement, de médecins, de laboratoires et de vaccins. Mais nous avons aussi besoin d’organisations communautaires, d’ONG locales et de leaders communautaires.
La réponse médicale et la réponse communautaire doivent avancer de concert. L’une sans l’autre ne suffira pas.
6. Comment les médias et le public peuvent-ils contribuer à briser le cycle de l’indifférence en RDC ? Y a-t-il des histoires ou des réalités que vous auriez aimé voir mieux racontées à l’étranger ?
Les médias ont un rôle fondamental à jouer. Ils peuvent aider à briser le silence qui entoure la crise congolaise.
Mais pour cela, il faut aller au-delà des événements ponctuels et des chiffres. Il faut raconter l’histoire dans toute sa profondeur.
Pendant longtemps, la crise en RDC a été présentée essentiellement comme une succession de conflits armés ou de catastrophes humanitaires. Certes, ces réalités existent. Mais elles ne suffisent pas à expliquer ce qui se passe.
Il faut aussi parler des causes profondes. Il faut évoquer la compétition pour les ressources naturelles, l’exploitation illégale des richesses, les intérêts économiques qui alimentent parfois les conflits et prolongent l’instabilité.
Et il faut avoir le courage de montrer la réalité des conséquences humaines de cette violence.
Parfois, au nom de considérations éditoriales ou par peur de choquer, certaines images de crimes commis contre la population sont rarement diffusées ou ne sont montrées que partiellement. Je comprends la nécessité de préserver la dignité des victimes. Mais nous devons aussi nous poser la question : que risquons-nous le plus ? Choquer les consciences en montrant la réalité de la violence, ou laisser cette violence perdurer dans l’indifférence parce qu’elle reste invisible ?
Le paradoxe réside souvent là. Des gens subissent des atrocités, mais le monde n’en voit qu’une version édulcorée. Les villages incendiés, les massacres, les déplacements forcés, la souffrance des femmes et des enfants restent parfois hors de vue.
Or, ce que l’on ne voit pas finit souvent par être oublié.
Derrière chaque statistique, il y a des vies humaines. Derrière chaque déplacement, il y a une famille qui a perdu son foyer. Derrière chaque attaque, il y a des enfants dont l’avenir est bouleversé.
Je crois aussi qu’il faut davantage raconter des histoires de résilience. Le monde connaît souvent le Congo à travers ses tragédies. Il connaît moins bien les communautés qui s’organisent pour survivre, les femmes qui reconstruisent leur foyer après les violences, les jeunes qui continuent d’étudier malgré le conflit, ou les organisations locales qui n’interviennent là où personne d’autre ne peut aller.
Le Congo n’est pas seulement un pays qui souffre. C’est aussi un pays qui résiste. Pour mobiliser les consciences, il est nécessaire de montrer la réalité, d’expliquer les causes profondes de la crise et de donner la parole à ceux qui la vivent au quotidien. C’est ainsi que nous transformerons l’émotion en engagement et l’information en action.
7. Les acteurs locaux détiennent de plus en plus la réponse – ou devraient de plus en plus la porter. Vous êtes président du CONAFOHD, un réseau regroupant plus de 480 acteurs locaux et nationaux. Comment ce réseau tente-t-il de répondre aux besoins urgents malgré des ressources limitées ?
Dans chaque crise que traverse la RDC, une réalité est souvent oubliée : les premiers à intervenir sont généralement les communautés elles-mêmes.
Avant l’arrivée des agences internationales, avant celle des financements d’urgence, ce sont les familles, les voisins, les leaders communautaires et les organisations locales qui répondent aux besoins immédiats.
C’est cette réalité que représente aujourd’hui le CONAFOHD.
Notre réseau rassemble plus de 600 organisations nationales et locales présentes dans pratiquement toutes les provinces du pays. Certaines opèrent dans des zones extrêmement reculées, parfois là où il n’y a ni routes praticables ni présence permanente d’acteurs internationaux.
Nous sommes présents avant la crise. Nous sommes là pendant la crise. Et nous restons après la crise.
C’est là notre force.
Malgré des ressources limitées, nous nous efforçons de professionnaliser continuellement les acteurs locaux, de renforcer leurs capacités techniques et de promouvoir des approches adaptées aux réalités du terrain.
Notre conviction est simple : les communautés ne doivent pas être perçues uniquement comme des bénéficiaires de l’aide. Elles doivent être au cœur de la réponse.
C’est pourquoi nous promouvons activement une approche de la réponse menée par les communautés.
Lorsque les communautés sont impliquées dans l’identification des besoins, la prise de décision et la mise en œuvre des solutions, les résultats sont souvent plus durables, plus efficaces et moins coûteux.
Certes, les défis restent immenses. Les financements sont insuffisants. Les besoins augmentent. Les crises se multiplient.
Mais nous continuons d’avancer car nous savons que, derrière chaque projet, il y a des vies humaines qui dépendent de notre capacité collective à agir.
Notre message est simple : la première ligne de la réponse humanitaire en RDC est locale. Elle mérite d’être reconnue, soutenue et renforcée.
8. Quels défis et risques particuliers les ONG locales rencontrent-elles dans ce contexte, et de quel soutien avez-vous le plus besoin ?
Être une organisation locale dans l’est de la RDC aujourd’hui ne se résume pas à un simple travail. C’est souvent un engagement qui comporte des risques réels.
Nos organisations œuvrent au cœur même des communautés touchées. Elles opèrent dans des contextes marqués par l’insécurité, les déplacements de population et la présence de nombreux groupes armés.
Cette proximité avec les communautés constitue notre principale force, mais elle peut aussi devenir une vulnérabilité.
Du fait de notre présence sur le terrain, parce que nous voyons ce qui se passe et que nous documentons les réalités vécues par les populations, certains acteurs peuvent percevoir notre présence comme gênante.
Nos équipes prennent parfois des risques considérables, ne serait-ce que pour apporter une aide ou témoigner de ce qu’elles observent.
Pourtant, malgré ces défis, elles poursuivent leur travail.
Lorsque l’on demande de quoi nous avons le plus besoin, beaucoup pensent immédiatement au financement. Certes, les ressources financières restent essentielles.
Mais nous avons aussi besoin de reconnaissance, de confiance et de protection.
Lorsque les partenaires internationaux, les Nations unies, les bailleurs de fonds ou les gouvernements reconnaissent publiquement le rôle des organisations locales, cela contribue également à leur sécurité.
La reconnaissance n’est pas seulement symbolique ; elle peut sauver des vies.
Nous avons besoin d’un système humanitaire qui considère les organisations locales non pas comme de simples prestataires, mais comme des partenaires à part entière.
Car renforcer les acteurs locaux, c’est aussi renforcer la protection des populations que nous servons.
9. Quels changements attendez-vous de la part des bailleurs de fonds et des partenaires internationaux pour mieux soutenir votre travail ?
Je crois que le principal changement attendu est, en fin de compte, assez simple : il faut passer des engagements à l’action.
Depuis plusieurs années, la communauté humanitaire internationale reconnaît l’importance de la localisation de l’aide. Les principes sont connus. Les engagements existent. Le « Grand Bargain » a tracé une voie claire.
Aujourd’hui, ce que nous attendons, c’est une mise en œuvre plus ambitieuse.
Premièrement, il est nécessaire d’investir davantage dans le renforcement des capacités des acteurs locaux. Les organisations nationales ont besoin de soutien, de formation et d’investissements institutionnels pour poursuivre leur professionnalisation.
Deuxièmement, il faut promouvoir des partenariats plus équilibrés entre les organisations internationales et nationales. Des partenariats fondés sur la confiance, le respect mutuel et un véritable partage des responsabilités.
Troisièmement, il est temps de concrétiser l’engagement d’augmenter le financement direct aux acteurs locaux. Depuis des années, on parle d’allouer 25 % ou plus des fonds humanitaires à ces acteurs. Sur le terrain, nous sommes encore loin de cet objectif. Les États-Unis ont récemment débloqué 150 millions de dollars pour la crise humanitaire en RDC ; pourtant, les ONG locales n’ont pas reçu un seul dollar de cette enveloppe directement.
Pourtant, les organisations locales sont souvent les mieux placées pour atteindre rapidement les communautés les plus vulnérables.
Enfin, nous devons changer de perspective.
Trop souvent, les acteurs locaux sont perçus principalement sous l’angle du risque. Or, nous constituons également une part importante de la solution.
Nous ne demandons pas de traitement de faveur. Nous demandons à être considérés comme des partenaires stratégiques de l’intervention humanitaire.
Si nous voulons une action plus rapide, plus proche des communautés et plus durable, nous devons investir davantage dans ceux qui étaient présents avants, pendant et après la crise : les acteurs locaux.
10. À quoi ressemblerait un tournant décisif pour la RDC à l’avenir, et quel rôle les ONG locales peuvent-elles jouer pour y parvenir ?
Je pense que si vous posez cette question à n’importe quel Congolais aujourd’hui, la réponse sera simple : la paix.
Après près de trente ans de conflit dans l’est du pays, la population aspire avant tout à vivre en sécurité. Elle veut pouvoir cultiver ses champs sans craindre d’être attaquée. Elle veut envoyer ses enfants à l’école sans peur. Elle veut reconstruire son avenir dans la dignité.
Mais la paix seule ne suffira pas.
Le véritable tournant pour la RDC surviendra lorsque nous réussirons à sortir de la logique de gestion de crise permanente pour entrer dans une logique de transformation durable.
Depuis des années, nous répondons à l’urgence. Nous distribuons de l’aide. Nous sauvons des vies. Et cela reste essentiel. Mais après trente ans, nous devons reconnaître que l’aide d’urgence ne peut à elle seule résoudre les problèmes structurels auxquels les communautés sont confrontées.
La RDC a besoin d’une approche plus intégrée. Une approche qui articule paix, action humanitaire, développement et adaptation au changement climatique.
Car au Congo, ces réalités ne sont pas dissociées.
Sur un même territoire, on peut trouver une zone en plein conflit, une autre risquant de basculer dans la violence demain, et une troisième qui commence déjà à se reconstruire. Les besoins diffèrent, mais ils coexistent.
C’est pourquoi nous devons passer d’une logique de projets isolés à une logique de continuum.
L’urgence doit préparer le relèvement. Le relèvement doit préparer le développement. Et le développement doit contribuer à consolider la paix.
Dans cette transformation, les organisations locales jouent un rôle central.
Pourquoi ?
Parce qu’elles sont présentes avant, pendant et après la crise.
Lorsque les financements s’arrêtent, elles restent. Lorsque les acteurs internationaux partent, elles restent. Lorsque les communautés commencent à reconstruire leur vie, elles sont toujours là.
Elles connaissent les réalités locales. Elles intègrent les dynamiques communautaires. Elles savent identifier les risques émergents avant qu’ils ne se transforment en catastrophes.
C’est aussi pour cela que je crois profondément à la localisation de l’aide humanitaire.
La localisation ne se résume pas au financement ou au transfert de responsabilités. C’est une question d’efficacité, de durabilité et de justice.
Si nous voulons bâtir une paix durable en RDC, nous devons davantage investir dans ceux qui vivent cette réalité au quotidien et qui continueront à y vivre demain. Le peuple congolais ne manque ni de courage, ni de résilience, ni de solutions.
Ce dont il a besoin aujourd’hui, c’est d’un environnement lui permettant de transformer cette résilience en développement durable, cette solidarité en prospérité et cette aspiration à la paix en réalité.
C’est là, pour moi, le véritable tournant que nous devons bâtir ensemble.



